Un like, un SMS ou une requête adressée à une intelligence artificielle semblent instantanés, presque immatériels. Pourtant, chaque donnée emprunte un parcours bien réel : antennes relais, réseaux de fibre optique, câbles sous-marins et datacenters, parfois situés à plusieurs milliers de kilomètres.
Cette réalité physique est au cœur de la souveraineté numérique. Qui possède ces infrastructures ? Qui peut accéder aux données, en modifier les conditions d’accès ou en interrompre le fonctionnement ? Derrière ces questions se jouent désormais la résilience, la sécurité et l’autonomie des entreprises.
Posez la question à votre comité de direction : sait-il précisément où sont hébergées les données de l’entreprise, qui peut y accéder et à quelle réglementation elles sont soumises ?
Dans bien des cas, la réponse reste incertaine. Longtemps perçu comme immatériel, le numérique repose pourtant sur des infrastructures critiques : des réseaux, des serveurs, des datacenters, des ressources énergétiques et des chaînes d’approvisionnement mondiales devenues de plus en plus sensibles aux tensions géopolitiques.
Cette dépendance ne concerne plus seulement nos données, mais aussi les technologies et les fournisseurs dont nous dépendons pour fonctionner et innover. Face à ces enjeux, comment les entreprises peuvent-elles préserver leur autonomie sans renoncer à l’innovation ?
C’est cette réflexion que je souhaite partager ici, à travers mon regard sur les infrastructures numériques et les choix qui s’offrent aujourd’hui aux entreprises.
Cet échange avec Guillaume Pitron, auteur de l’Enfer du numérique, a eu lieu dans le cadre d’un dîner organisé par Agora Managers, autour des enjeux de souveraineté numérique, d’infrastructures et de dépendances technologiques.
Une dépendance rarement mesurée
Le marché du Cloud en Europe illustre cette situation avec netteté : environ 65 % de ce marché est aujourd’hui détenu par des acteurs américains, contre 15 % seulement pour des entreprises européennes. Une donnée peut être hébergée sur le sol français tout en étant exploitée par un opérateur soumis à un droit extraterritorial.
La localisation géographique, à elle seule, ne garantit rien. C’est la nationalité de l’entreprise qui héberge la donnée qui détermine, en dernier ressort, le cadre juridique auquel elle est soumise y compris vis-à-vis d’autorités étrangères, par le biais de dispositifs comme le Cloud Act.
Cette dépendance a également un coût économique direct. Cette question dépasse d’ailleurs la seule maîtrise des données. Elle concerne également la continuité de l’activité.
Une entreprise qui dépend d’un fournisseur unique pour ses infrastructures, ses logiciels ou ses capacités de calcul s’expose à un point unique de rupture, qu’il soit commercial, réglementaire, technologique ou géopolitique.
La diversification des dépendances devient ainsi un enjeu stratégique au même titre que la cybersécurité ou la gestion des risques financiers.
L'innovation elle-même devient un enjeu de souveraineté
Les restrictions récemment imposées sur certaines technologies critiques liées à l’intelligence artificielle ont rappelé une réalité simple : une entreprise européenne pourrait demain se voir privée, temporairement ou durablement, d’outils essentiels à sa compétitivité pour des raisons qui ne relèvent en rien de sa propre stratégie.
Cette réflexion ne concerne d’ailleurs pas uniquement les logiciels ou les plateformes numériques. Elle s’étend à l’ensemble de la chaîne de valeur technologique.
La souveraineté numérique commence dans les mines, avec les métaux stratégiques indispensables à la fabrication des semi-conducteurs, se poursuit dans les usines de raffinage, dans les équipements de lithographie, dans les processeurs graphiques qui alimentent aujourd’hui l’intelligence artificielle, puis se termine dans les infrastructures Cloud qui hébergent nos applications et nos données.
Or cette chaîne est aujourd’hui fortement fragmentée. La Chine occupe une position dominante sur plusieurs matières premières critiques et sur certaines étapes du raffinage. Quelques acteurs seulement maîtrisent les équipements de production les plus avancés ou les capacités de calcul nécessaires à l’intelligence artificielle moderne.
Chaque région du monde s’est spécialisée sur un maillon particulier de cette chaîne de valeur, créant une interdépendance que les tensions géopolitiques récentes ont rendue plus visible que jamais.
L’enjeu pour l’Europe n’est pas de viser l’autarcie, qui serait illusoire, mais de réduire les dépendances excessives en sécurisant plusieurs fournisseurs sur chacun des maillons critiques de cette chaîne industrielle.
Les algorithmes ne sont jamais totalement neutres. Ils reflètent nécessairement les priorités, les références culturelles et parfois les biais de leurs concepteurs. Développer des capacités européennes en matière d’intelligence artificielle ne relève donc pas uniquement d’une ambition industrielle ou économique ; il s’agit également de préserver notre capacité à analyser, décider et innover selon nos propres cadres de référence.
Dépendre exclusivement de technologies développées ailleurs, c’est aussi accepter une forme de dépendance dans notre manière de produire, d’analyser et parfois même de penser.
Une exigence désormais climatique
À ces risques s’ajoute une contrainte environnementale que plus aucune organisation ne peut ignorer. Une requête adressée à une intelligence artificielle générative consomme plusieurs fois plus d’énergie qu’une recherche classique, et les usages progressent plus vite que les gains d’efficacité ne parviennent à les compenser.
Une autre réalité mérite d’être soulignée :
- chaque génération de datacenters devient plus performante
- chaque processeur plus efficient,
- chaque algorithme plus optimisé.
Pourtant, l’explosion des volumes de données, du streaming, des objets connectés et désormais de l’intelligence artificielle conduit à une augmentation globale des besoins en énergie, en matériaux et en capacités de calcul.
Le numérique représente déjà environ 4,4 % des émissions françaises de gaz à effet de serre. Ce constat n’est plus seulement une ligne de bilan carbone. Il conditionne désormais l’attractivité de l’entreprise auprès des talents les plus exigeants sur ces sujets, sa crédibilité auprès de ses clients et de ses investisseurs, ainsi que sa capacité à répondre à des cahiers des charges intégrant de plus en plus fréquemment des critères environnementaux.
Pouvoir démontrer que ses données sont hébergées sur une électricité largement décarbonée comme c’est le cas en France grâce à son mix énergétique devient un critère de choix à part entière, non un argument accessoire.
La question n’est donc plus uniquement celle de l’efficacité technologique, mais également celle de la maîtrise des usages et de l’accès à une énergie abondante, compétitive et largement décarbonée.
La position de Free Pro sur la souveraineté numérique
Face à ces constats, notre approche repose sur des choix que nous assumons depuis plusieurs années, dans la continuité de la vision industrielle portée par Xavier Niel : investir dans nos propres infrastructures, en France et en Europe.
Développer nos propres datacenters, maîtriser nos infrastructures de connectivité, déployer nos réseaux de fibre optique et faire des choix technologiques cohérents avec nos exigences de souveraineté et de sécurité.
Nous avons notamment fait le choix d’exclure les équipements chinois de nos réseaux les plus sensibles. Pour les infrastructures critiques, nous nous appuyons sur des équipements qualifiés par l’ANSSI, qui en audite le code et vérifie l’absence de toute porte dérobée.
Nous sommes également entrés dans le processus de qualification SecNumCloud en janvier 2024. Cette qualification impose un niveau d’exigence particulièrement élevé : isolation physique et logique des systèmes, cloisonnement des infrastructures, séparation des réseaux et contrôle strict des accès.
Nous maintenons également notre certification HDS pour l’hébergement des données de santé, qui constitue une référence en matière de sécurité et de conformité réglementaire.
En parallèle, Free Pro n’ayant aucune activité aux États-Unis, nous ne sommes pas soumis au Cloud Act : les données de nos clients demeurent protégées par le droit européen, sans ambiguïté.
Et parce que la proximité reste un facteur de confiance déterminant, nous tenons à ce que chaque client puisse identifier précisément où sont hébergées ses données, savoir qui les administre et avoir la certitude qu’une équipe capable de lui répondre se trouve à proximité, non à plusieurs milliers de kilomètres.
Cette proximité répond à une exigence très concrète : les entreprises ne souhaitent plus seulement externaliser leurs infrastructures ; elles souhaitent également comprendre où elles se trouvent, comment elles fonctionnent et à qui elles confient leurs actifs les plus stratégiques.
Une question qui dépasse la seule technique
Elle engage la capacité d’une organisation à continuer d’innover, de produire et de décider par elle-même, sans dépendre exclusivement d’infrastructures, d’algorithmes ou d’arbitrages pris ailleurs.
Cette évolution s’observe déjà très concrètement dans les directions des systèmes d’information. Les DSI ne se contentent plus de comparer les performances techniques ou les niveaux de service. Ils interrogent désormais l’origine des infrastructures, le droit applicable aux données, les dépendances fournisseurs, l’empreinte carbone des services consommés ou encore les capacités de réversibilité des solutions retenues.
La souveraineté numérique devient ainsi un critère de gouvernance au même titre que la cybersécurité, la conformité réglementaire ou la maîtrise des coûts.
Au fond, la question n’est probablement plus de savoir s’il faut choisir entre ouverture internationale et souveraineté. Dans un monde interdépendant, l’enjeu consiste plutôt à déterminer quelles dépendances sont acceptables, lesquelles doivent être diversifiées et lesquelles doivent impérativement être maîtrisées.
C’est cette capacité à choisir ses dépendances, plutôt qu’à les subir, qui constitue désormais le véritable enjeu stratégique de la souveraineté numérique.
Pour un directeur réseau, un DSI ou un dirigeant, la question n’est donc plus de savoir si l’on peut se permettre de traiter ce sujet, mais si l’on peut encore se permettre de ne pas le faire.
Chez Free Pro, notre rôle est de rendre cette réponse simple.
Simplicité, expertise et proximité : ces trois mots résument depuis toujours l’ADN de Free et c’est précisément ce que nous mettons au service de la souveraineté numérique de nos clients, pour leur apporter des réponses simples à leurs enjeux les plus complexes.
Guillaume de Lavallade
Directeur Général de Free Pro


